
Formation emploi
Revue française de sciences sociales
142 | Avril-Juin 2018
Génération 2010 : diversité des parcours de réussite
Expériences à l’étranger en cours d’études et insertion : des liens complexes, pour quelle plus- value ?
Experiences abroad during studies and transition to labour market : complexlinks, for what added value ?
Auslandsstudium und Integration : komplexe Zusammenhänge, für welchenMehrwert ?
Experiencias en el extranjero durante los estudios e inserción : vínculoscomplejos ¿con qué valor agregado ?
Julien Calmand, Stéphanie Condon, Karine Pietropaoli, Pascale Rouaud et Emmanuelle Santelli
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Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/formationemploi/5411 DOI : 10.4000/formationemploi.5411
ISSN : 2107-0946
Éditeur
La Documentation française
Édition imprimée
Date de publication : 23 août 2018 Pagination : 57-77
ISSN : 0759-6340
Référence électronique
Julien Calmand, Stéphanie Condon, Karine Pietropaoli, Pascale Rouaud et Emmanuelle Santelli, « Expériences à l’étranger en cours d’études et insertion : des liens complexes, pour quelle plus-value ?
», Formation emploi[En ligne], 142 | Avril-Juin 2018, mis en ligne le 23 août 2020, consulté le 30 octobre 2020. URL : http://journals.openedition.org/formationemploi/5411 ; DOI : https://doi.org/ 10.4000/formationemploi.5411
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Expériences à l’étranger en cours d’études et insertion : des liens complexes, pour quelle plus-value ?
Julien Calmand
Économiste, Céreq-Iredu (Institut de recherche en économie-sociologie de l’éducation)
Stéphanie Condon
Socio-Démographe, Ined (Institut national d’études démographiques)
Karine Pietropaoli
Statisticienne, Centre Max Weber
Pascale Rouaud
Statisticienne, Insee (Institut national de la statistique et des études économiques)
Emmanuelle Santelli
Sociologue au Cnrs, Centre Max Weber
Résumé
- Expériences à l’étranger en cours d’études et insertion : des liens complexes, pour quelle plus-value ?
Convaincues d’un lien entre mobilités transnationales et employabilité des jeunes, les politiques publiques incitent ces derniers à partir à l’étranger pendant leurs études. L’exploitation de l’enquête Céreq « Génération 2010, interrogation en 2013 des sortants de 2010 », révèle, d’une part, la diversité de ces expériences, concentrées dans le supérieur, et d’autre part, qu’il est difficile de conclure à une plus-value sur l’insertion professionnelle. Et encore plus lorsqu’il s’agit de les replacer dans l’histoire des mobilités géographiques intervenant au long du parcours scolaire et professionnel. Néanmoins, en contrôlant les caractéristiques de ces trajectoires, les expériences à l’étranger d’une durée longue apportent un faible gain salarial pour les jeunes qui n’ont pas connu d’autre mobilité géographique pendant leurs études ou après.
Mots clés: étudiant ; enseignement supérieur ; mobilité géographique ; insertion professionnelle ; stage de formation ; salaire ; enquête d’insertion
Abstract
- Experiences abroad during studies and transition to labour market: complex links, for what added value?
Convinced of the link between transnational mobility and the employability of young people, public policies encourage them to go abroad during their studies. The analysis of the Céreq survey « Génération 2010, 2013, a follow-up survey amongst school-lea- vers in 2010 », reveals both the diversity of these experiences, concentrated in higher education, and that it is difficult to conclude on surplus value for job market integra- tion. And even more so when it comes to relocating these experiences within individual trajectories of geographical mobility during school and work histories. Nevertheless, by controlling the characteristics of these trajectories, long-term experiences abroad provide a small wage gain for young people who have not experienced any other geo- graphical mobility during or after their studies.
keywords: student ; higher education ; geographic mobility ; transition from school to work ; traineeship ; wage ; school-to-work transition survey
Journal of Economic Literature: I 23 ; J 24 ; J 31 ; J 61 ; M 53
Traduction : Auteur-e-s.
Introduction : injonctions à la mobilité internationale en cours d’études
Le développement des expériences à l’étranger, pendant et après les études, est encouragé depuis plusieurs années par les diverses instances européennes. Avant l’entrée dans la vie active, ces mobilités sont censées accroître l’employabilité, le développement personnel et les aptitudes des jeunes. Ainsi, dans un rapport intitulé : « Jeunesse en mouve- ment, une initiative pour libérer le potentiel des jeunes aux fins d’une croissance intelligente, durable et inclusive dans l’Union européenne», la Commission européenne indique que
« d’ici 2020, tous les jeunes d’Europe devraient avoir la possibilité d’accomplir une partie de leurs études à l’étranger, y compris une formation en milieu professionnel»afin « d’améliorer leur employabilité »et « d’acquérir des compétences professionnelles »tout en devenant des
« citoyens actifs ».
Quant à la mobilité internationale dans les premières années de vie active, elle participerait à la volonté de l’Union européenne d’assurer « la libre circulation des travailleurs à l’intérieur de la communauté».
Réservée aux milieux sociaux les plus aisés et aux étudiants (via le dispositif Erasmus) la mobilité internationale est devenue une norme et fonctionne comme une véritable injonction (Maunaye, 2014) Elle serait ainsi un outil pour favoriser l’insertion des jeunes et il existe à présent de multiples initiatives en vue de promouvoir la mobilité de l’ensemble des jeunes. Une incitation politique et financière s’avère indispensable car tous les milieux sociaux ne disposent pas des mêmes ressources pour permettre à leurs enfants de connaître une telle expérience.
C’est dans cette perspective que nous assistons à une recrudescence des mesures prises pour encourager la mobilité internationale, puisqu’inciter et soutenir la mobilité est devenu un outil de lutte contre les inégalités1 afin de réduire le clivage analysé par
- Van de Velde (2010) « entre des jeunesses mobiles et cosmopolites qui se déplacent aisément pour étudier ou travailler et des jeunesses immobiles, enclavées dans des endroits offrant peu de perspectives professionnelles».
Pourtant, nous ne pouvons que constater la faiblesse des recherches dans ce domaine et surtout l’absence de données construites de manière longitudinale, permettant d’estimer l’impact de la mobilité internationale sur le devenir professionnel des jeunes (cf. aussi V. Erlich, 2012) . Mesurer de manière quantitative l’impact des mobilités internationales sur l’insertion est complexe. Les chercheurs se heurtent à des écueils méthodologiques. Ainsi, par exemple, rares sont les enquêtes capables d’interroger les individus qui résident à l’étranger. Cela est d’autant plus difficile que l’on considère que ces expériences font partie d’un ensemble de mobilités qui interviennent dès le plus jeune âge, durant le parcours scolaire et même après, qu’elles se construisent à la manière d’un capital.
Qui sont les jeunes qui partent à l’étranger pendant leurs études ? Parmi ceux qui effectuent une mobilité, tous connaissent-ils des expériences semblables ? Existe-t-il une plus-value des expériences en cours d’études sur l’insertion ? Comment mesurer l’effet des mobilités sur l’insertion professionnelle ? L’intérêt scientifique et social de cet article est de répondre à ces questions qui sont peu documentées et interrogées.
Pour ce faire, nous utilisons les données de l’enquête du Céreq « Génération 2010, interrogation en 2013 des sortants de 2010 » (Barret, Ryk & Volle, 2014). La première partie démontre, d’une part, la forte segmentation des publics qui partent à l’étranger pendant les études et, d’autre part, l’hétérogénéité des expériences vécues par les jeunes.
En développant le concept théorique du « capital de mobilité », la seconde partie tente d’observer un gain salarial de ces mobilités après trois années de vie active, en prenant en compte les effets d’autres mobilités géographiques. Enfin, la dernière partie démontre que les mobilités géographiques qui interviennent dans le parcours des jeunes sont corrélées. Ainsi prises dans leur ensemble, et en comparant des jeunes aux histoires de
- Les politiques publiques entendent agir à ce niveau-là, voir http://www.jeunes.gouv.fr/actualites/priorite- jeunesse/.
mobilités similaires, les mobilités à l’étranger en cours d’études ont peu d’effet sur la rémunération après trois années de vie active.
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Que sait-on des mobilités à l’étranger en cours d’études ?
Si les mobilités à l’étranger en cours d’études apparaissent comme une injonction des politiques européennes d’éducation, leur plus-value sur l’insertion professionnelle est difficile à apprécier. Si des effets existent, la littérature scientifique sur le sujet démontre qu’ils apparaissent dans des contextes et pour des populations bien déterminés.
1.1 Une plus-value sur l’insertion qui reste à démontrer
Partir à l’étranger durant ses études n’est pas un phénomène nouveau et l’histoire des Universités en Europe démontre que ces mobilités existaient déjà dès le Moyen Age. Charles et Verger (2016) évoquent des pérégrinations étudiantes qui se développent jusqu’au milieu du XVII ème siècle2.
La conception originelle de ces mobilités apparaît éloignée de celle valorisée de nos jours (dans le cadre des politiques européennes d’éducation), qui l’associe à l’employa- bilité ou à la sécurisation des parcours professionnels. Ainsi, « Derrière le désir d’ouver- ture au monde, les attentes sont fortes en termes de lutte contre le chômage des jeunes : la mobilité est explicitement conçue comme devant favoriser l’insertion professionnelle des étudiants dans une économie mondialisée où l’internationalisation des compétences et des exigences de l’emploi demeure incontournable. »(Havet, 2016)
Dans ce cadre, les expériences à l’étranger en cours d’études apparaissent intimement liées au développement du processus de professionnalisation des formations, au même titre que les stages ou les expériences de travail en cours d’études. Malgré cette relation implicite, les éléments de littérature ne concluent pas à une plus-value systématique des mobilités à l’étranger pendant les études sur l’insertion professionnelle.
Pour les sortants de l’enseignement supérieur, il est difficile de mettre en évidence des liens directs entre mobilités en cours d’études et insertion, puisque les jeunes partis à l’étranger possèdent des caractéristiques particulières en comparaison de ceux qui n’ont pas eu ce type d’expérience. (Parey & Waldinger, 2008) Ils ont notamment des pro-
- À cette époque, le « voyage» était une « expérience existentielle, occasion de visite à des sites célèbres et d’initia- tion à la sociabilité littéraire ou aristocratique, investi d’une valeur éducative propre». Progressivement, il prend l’allure d’un « grand tour au cours duquel le jeune étudiant visitait successivement plusieurs universités et prenaitses grades sur le chemin du retour» et s’estompe avec l’apparition des conflits en Europe, notamment avec la Guerre de Trente ans.
fils sociodémographiques privilégiés, avaient de meilleures notes dans l’enseignement secondaire et de meilleures compétences en langue. De fait, il devient difficile d’isoler les effets propres des mobilités à l’étranger. Au-delà de ces aspects méthodologiques, certaines recherches émettent l’hypothèse d’un lien entre ces mobilités et le devenir professionnel, d’autres le démontrent dans des contextes bien spécifiques.
À partir de matériaux qualitatifs, des travaux (Condon, 2014 ; Condon & Pourette, 2013 ; Santelli, 2013, 2014) démontrent que pour les moins diplômés, les mobi- lités à l’étranger peuvent permettre d’échapper à des destins professionnels incertains et d’améliorer les perspectives professionnelles lors du retour en France. D’autres recherches (Schomburg & Teichler, 2008), sur les données des enquêtes CHEERS3 et REFLEX4 révèlent que les expériences en cours d’études permettraient d’améliorer certaines compétences (en langues étrangères, interculturelles, compréhension des dif- férents marchés du travail, etc.) valorisables sur le marché du travail. Pourtant, ces auteurs concluent que la mobilité en cours d’études vers un pays étranger ne fournit pas réellement d’avantages en termes d’insertion professionnelle.
Dans des cadres très précis, d’autres études démontrent un lien direct entre mobi- lité à l’étranger en cours d’études et insertion professionnelle. Sur le marché du tra- vail très spécifique de l’emploi scientifique, les expériences postdoctorales à l’étranger (Recotillet, 2007) sont déterminantes pour accéder aux emplois de la recherche aca- démique. Récemment, les résultats d’une enquête (Havet, op. cit.) sur les étudiants de Rhône-Alpes ayant bénéficié d’un financement régional pour des mobilités transnatio- nales montrent, à partir de méthodes économétriques, que ces mobilités « s’avèrent êtreplus favorables à une insertion rapide et de qualité, sans toutefois contrebalancer l’influence de certains déterminants classiques tels que le niveau de diplôme, le secteur d’activité ou encore les inégalités de genre».
Des travaux à partir de données étrangères concluent à des liens entre les deux pro- cessus étudiés. Ainsi, une corrélation positive entre les mobilités en cours d’études et les salaires d’entrée pour les diplômés suisses est établie (Messer & Wolter, 2005). De même, les diplômés italiens avec des expériences internationales en cours d’études ont des différentiels de salaires plus importants entre leur premier emploi et leur emploi cinq années après la sortie du système éducatif (Cammelli & al., 2006).
Si la question de la plus-value des expériences à l’étranger en cours d’études est com- plexe, il s’agit avant tout de caractériser les types d’expériences et d’identifier les publics qui y ont accès. L’enquête Génération du Céreq permet de réaliser cet exercice.
- CHEERS: Careers after Higher Education: a European Research
- REFLEX: The Flexible Professional in the Knowledge Society New Demands on Higher Education in
1.2 Des expériences à l’étranger en cours d’études rares et réservées à une élite
Tous les jeunes ne sont pas concernés au même titre par les mobilités à l’étranger en cours d’études. Ces expériences sont marquées socialement et diffèrent selon les établis- sements scolaires. Les séjours d’études « Erasmus » sont favorisés par des dispositions, des qualités scolaires, sociales et des choix d’établissement, conduisant à sélectionner les candidats selon des principes méritocratiques (Ballatore & Bloss, 2008). Ces mobi- lités sont, par exemple, plus développées et institutionnalisées dans les grandes écoles, de longue date.
Les mobilités à l’étranger pendant les études font partie intégrante du processus de professionnalisation. Nos données montrent ainsi que pour plus de 65 % des diplômés de grandes écoles qui ont effectué un séjour à l’étranger durant leur dernier cursus de formation, cette expérience était obligatoire. C’est le cas pour seulement 37 % des diplômés de bac + 3 à bac + 5 de LSH (lettres, sciences humaines), gestion, droit et pour 30 % de ceux issus de bac + 3 à bac + 5 de maths, sciences et techniques.
Nos résultats confirment la disparité entre filières. Seulement 30 % des jeunes sortis du système éducatif en 2010 affirment avoir effectué un séjour à l’étranger durant leurs études. Globalement, les chances d’avoir effectué un séjour à l’étranger augmentent avec le niveau de diplôme. Les diplômés de CAP-BEP5 sont les moins nombreux à avoir effectué des séjours à l’étranger (14%). A l’opposé, les diplômés d’écoles d’ingé- nieurs et d’école de commerce sont ceux qui ont le plus séjourné à l’étranger (81 %).
Au-delà du niveau de diplôme, la spécialité a également son importance, notamment chez les diplômés universitaires. Les diplômés de spécialités LSH-gestion-droit, ont ainsi une propension plus forte à connaître ces expériences que les diplômés en maths, science ou technique. Par exemple, pour les bac + 5 (hors écoles de commerce et ingé- nieur), 46 % des diplômés de LSH gestion-droit ont séjourné à l’étranger, contre 41 % des diplômés de maths sciences ou techniques.
- Respectivement certificat d’aptitude professionnelle et brevet d’études